-Apple fête ses trente ans. Cela vous inspire-t-il nostalgie, étonnement, indifférence ?
Cela m'inspire beaucoup de sentiments positifs, cela a été une très
belle aventure pour moi, et c'est une aventure qui continue. Pour un
société qui a 30 ans, on ne peut pas dire qu'elle se soit relachée. Il
y a eu des hauts et des bas, mais cela a été très utile. Comme dans la
mythologie, la descente aux enfers a précédé la rennaissance.
L'entreprise montre de nouveau aujourd'hui le meilleur de ses gènes, un
mélange de hardiesse, de conduite à contre-courant, alliés à une
esthétique de la simplicité et de la beauté.
-La culture Apple, telle que vous la connaissez, serait donc aujourd'hui toujours vivace.
Bien sûr : voyez les résultats de l'entreprise, voyez aussi le plaisir
de ses clients. La culture Apple est là plus que jamais, car
précisément elle a été trempée, dans les difficultés de l'entreprise,
qui ont resserré les fils d'un tissu qui aurait dû se relâcher. Trempée
mais pas tempérée : c'est bien qu'en français aussi ce jeu de mot soit
possible (« tempered » signifie à la fois trempé et modéré en anglais).
-La transition vers Intel peut-elle permettre à Apple de reconquérir le marché des PC ?
Oui, car elle s'effectue au bon moment, par une entreprise
stratégiquement en position de force. Je crois qu'il y a véritablement
un effet de halo de l'iPod sur le Mac et sur toute l'entreprise. Tout
simplement parce que les gens aiment acheter des produits d'une
entreprise qui gagne. Ce n'est bien sûr pas l'unique motivation
d'achat, mais je suis persuadé qu'il s'agit d'un puissant facteur
psychologique, en Europe comme aux Etats-Unis. Pour ce qui est de
reconquérir le marché des PC, nous verrons, mais même les critiques les
plus acharnés d'Apple s'accordent à reconnaître que la transition vers
Intel est jusqu'ici convaincante. Certes, la position d'Apple est
aujourd'hui marginale dans les PC, mais elle est profitable, et en
croissance supérieure à la moyenne de l'industrie. Il n'y a que deux
entreprises qui croissent dans ce métier, Apple et Dell. Et
personnellement, je ne verrais pas de mal à ce que Apple soit le
Vuitton du PC.
-Quelles critiques feriez-vous sur la conduite de l'entreprise Apple ?
Ah ! J'aurai un reproche, perpétuel, et une critique spécifique. Le
reproche concerne la modestie, ou plutôt son absence. On ne peut
vraiment pas dire que c'est une valeur de l'entreprise Apple. Bien sûr,
pour motiver les troupes le « on est les meilleurs » n'est pas mauvais.
Mais de temps en temps c'est dangereux. Les généraux romains, de retour
de victoire, avaient je crois un esclave chargé de leur chuchoter,
pendant leur triomphe, « memento mori »…
Ma critique spécifique tient à l'iPod : ce n'est pas une gamme fiable.
Cela tombe en panne, il y a des procès. C'est beau, ça se vend et cela
fait partie d'un cercle vertueux avec iTunes. Mais, concernant un enjeu
de cette importance pour le groupe, il faudrait que des mesures soient
prises pour le rendre plus sûr.
-On reproche à Apple, qui faisait jadis la leçon à Microsoft, de se
comporter à son tour en groupe propriétaire jaloux de son avance, sur
le marché de la musique en ligne ?
Il n'y a pas qu'une façon de faire les choses. Etre complètement
ouvert, cela a ses mérites mais aussi ses défauts. Les critiques du
style c'est mal car propriétaire, cela me fait rire.
Et puis iTunes n'est pas vraiment un support à la technologie
verrouillée, puisque l'on peut graver les musiques achetées sur un CD
ou un DVD. Mais il est vrai qu'Apple a de l'avance et tente d'en
bénéficier. Je rappelle qu'Apple a un devoir, qui est de faire gagner
de l'argent à ses actionnaires et à ses employés.
-Vous suivez certainement le débat sur le droit d'auteur en France :
comment développer les industries culturelles sans pénaliser le
peer-to-peer ?
Il n'y a pas de solution miracle pour haromoniser l'économie des droits
d'auteurs et la fluidité du contenu. Le dénouement passe probablement
par un accord entre Microsoft, qui a tout intérêt à voir le marché se
débloquer pour développer son concurrent d'iTtunes, et Apple. Une
solution de protection modérée devrait être trouvée.
-La renaissance d'Apple est liée au retour de Steve Jobs. Cette
industrie réclame-t-elle, plus que d'autres, des "hommes providentiels"
?
C'est vrai, et la raison en est sans doute que l'ordinateur fait rêver,
plus que la plupart des secteurs économiques. Un jour nous avons
inventé l'alphabet, avec lequel on peut décrire la physique quantique,
la poésie élizabéthaine ou les tendances de Wall Street. Le cerveau de
l'être humain s'est trouvé dépassé par cette invention. Or c'est le
métier de l'ordinateur que de combiner ces symboles. On peut parler de
véritable symbiose entre cet outil, invention toute particulière de
l'homo faber, et l'être humain. Il n'est donc pas étonnant que cette
industrie ait suscité toutes sortes d'inflammation, des irritations,
des passions en tous genres. Pour ce qui concerne Apple, la meilleure
chose que j'ait jamais faite, c'est faire revenir Steve Jobs. Le
fondateur est rentré au bercail avec la tunique du héros blessé, et en
plus auréolé du succès de Pixar. Ma première rencontre avec lui, je
m'en souviens, c'était à Cupertino en février 1981 et je venais de
signer chez Apple, en provenance d'Exxon. Un type assis en tailleur sur
une crédence et se curait les pieds, c'était Steve Jobs…
-Certains observateurs forment des scénarii où Apple deviendrait un
acteur à part entière de la musique, ou du cinéma. Fantasme ou réelle
éventualité ?
Vous soulez savoir ce qui se murmure dans les vespasiennes de la vallée
? On dit que Pixar a acheté Disney. Pour ma part, j'avoue que je n'en
sais rien. Mais c'est quelque chose de très excitant. C'est mieux que
la télé, non ?
-L'inaboutissement d'une tentative comme celle de JM Messier chez
Vivendi Universal, dans une moindre mesure celle d'AOL Time Warner
signent pour certains l'échec de la fameuse " convergence. Comment
voyez-vous désormais se coordonner les mondes des " tuyaux "-
téléphonie, télévision, informatique, internet- et des contenus ?
L'idée n'était pas de Messier, mais reprise par lui. Elle est un peu
simplette : d'une part tout peut être numérisé, d'autre part existe un
réseau de communication de plus en plus puissant et qui irrigue tout.
Conclusion : toute « infotainment » peut être distribuée partout. Ce
que cette idée trop simple néglige, et aplatit, ce sont les plis du
genre. C'est une notion que m'ont appris les chercheurs du labo
d'Apple. Elle va de pair avec la notion de contrat : quand je lis les
Echos, je le fais dans le cadre d'un contrat entre le lecteur et la
direction éditoriale de ce journal. Et chaque type de contenu a son
genre et son contrat. La question est donc : comment harmoniser ces
contrats dans un tuyau géant ? Qui va maîtriser les contenus, est-ce
que les propriétaires du tuyau vont demander un péage, etc ? La
convergence est tout sauf une évidence. J'ai écrit un rapport l'année
dernière sur la musique en ligne, pour le compte d'une banque privé.
J'ai soucrit à tous les sites que j'ai pu trouver et j'ai été frappé de
la nullité de beaucoup d'entre eux. Les gens s'imaginent qu'il suffit
de raccorder les tuyaux. Or, les raccords fonctionnent parfois encore
mal. Et surtout ce n'est pas le problème premier : ce genre n'est tout
simplement pas stabilisé.
-Vue depuis la Silicon Vallée, la France est-elle toujours fâchée avec les nouvelles technologies?
La France n'est pas fâchée avec la technologie, mais avec l'économie.
On y a encore une vision très XIXème siècle, où les patrons sont des
maîtres de forge. J'étais à Paris début mars pour un rassemblement
d'expatriés. J'ai encore été frappé par la culture de la méfiance, qui
fait qu'il est difficile de faire des affaires. S'il n'y a pas un Apple
en France ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de cerveau mais parce que
nous n'aimons pas l'entreprise et l'argent. Ou parce que nous aimons la
grande entreprise, pas les entrepreneurs. Les Etats-Unis est un « pays
de boutiquier », disait de Gaulle. Dans sa bouche c'était péjoratif
mais c'est exact et c'est ce qui fait gagner l'amérique. Petite
anecdote récente. J'ai un ami milliardaire et francophile, qui a voulu
acheter un château de la Loire. Je l'ai piloté dans la région, et ,
après plusieurs déceptions, il a un coup de foudre pour Ville-Landry. Mon ami demane au maître des lieux : « qu'est-ce qu'il faut
compter ? ». Celui-ci répond : 350 ans.
-Comment voyez-vous Apple et Microsoft dans 30 ans ?
J'espère déjà être là ! Cela pourrait être une sorte de Disney nouvelle
manière. Une combinaison de Sony et de Disney, espérons-le en mieux.
Quand à Microsoft, Google va l'avaler.